Pour une nouvelle approche de la morphologie nominale du pulaar

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Le cas de l’affixe de classe O
En pulaar, la répartition d’allomorphes dans le système classificatoire de la langue, telle qu’elle est généralement admise par les études actuelles en peul, permet de distinguer, pour l’affixe de classe O, jusqu’à cinq formes de variantes de morphème de classe suivantes : o, wo, jo, ko, ɗo. Ces dernières, considérées dans le cadre de la

Le cas de l’affixe de classe O
En pulaar, la répartition d’allomorphes dans le système classificatoire de la langue, telle qu’elle est généralement admise par les études actuelles en peul, permet de distinguer, pour l’affixe de classe O, jusqu’à cinq formes de variantes de morphème de classe suivantes : o, wo, jo, ko, ɗo. Ces dernières, considérées dans le cadre de la

réduplication, qui est une opération de redoublement d’un marqueur de classe de l’unité nominale, aboutissent, en tant que déterminant, sous la forme o, comme le montrent les exemples suivants :

 

gujj-o                  o                 «le voleur»,
dem-oo-wo        o                 « le cultivateur»,
bil-ee-jo             o                 « le féticheur»,
gor-ko                o                 « l’homme»,
nul-aa-ɗo           o                 « le prophète».

Comme on peut le constater à travers ces exemples, le déterminant obtenu à partir des marqueurs de classe des unités nominales, est toujours rédupliqué identiquement en o et non pas en ɗo.

En effet, en pulaar, l’opération de réduplication du marqueur de classe s’effectue toujours sous la forme dite « forte » de la variante de l’affixe de classe (Niang, 2007). C’est ce que nous illustrons à travers la forme ndu, qui, en tant que déterminant, réduplique les marqueurs de classe {ru, du, ndu}, analysés ici comme étant les variantes d’un même affixe de classe.

Exemples :
lew-ru                ndu             « la lune »
ree-du                ndu             « le ventre »
wee-ndu             ndu             « la mare ».

La variante forte du morphème de classe {ndu} est ici identifiable par son initiale prénasalisée sur la base de l’occlusive voisée {du}. En effet, en pulaar, la règle de prénasalisation ne s’applique qu’aux occlusives voisées b, d, j, g.

A ce stade de notre analyse, nous proposons de reconsidérer le statut de «ɗo» en tant que forme forte de la variante de l’affixe de classe O. Nous dirons, à la différence des études conduites plus généralement sur le pulaar et le peul, que l’affixe de classe o ne présente pas de variantes de morphème de classe, ce qui explique que son marqueur rédupliqué en tant que déterminant est formellement identique au marqueur de classe contenu dans les unités nominales. Ainsi, nous proposons un redécoupage morphologique qui distingue le morphème de classe o de la manière suivante :

gujj-o                    (o)                  « (le) voleur »
dem-oo-w-o        (o)                  « (le) cultivateur »
bil-ee-j-o             (o)                  « (le) féticheur »
gor-k-o                (o)                  « (l)’homme »
nul-aa-ɗo          (o)                  « (le) prophète ».

En outre, si on considère les formes o, jo, wo, ɗo, ko en tant que les variantes d’un même morphème de classe, on constate, en synchronie, qu’elles ne sont reliées entre elles par aucune règle phonologique connue du peul.

Or, ce que la réduplication permet précisément de mettre en évidence, c’est la solidarité phonologique reliant avec cohérence les différentes formes de variantes dans un même morphème de classe, comme c’est le cas avec l’affixe de classe NDU, à travers ses variantes de morphèmes {ru, du, ndu}, qui appartiennent à un même ordre phonétique, celui des alvéolaires (r, d, nd), caractérisé par une tendance phonétique au renforcement de type ternaire :   [r —-> d —->nd].

Nous pensons que le marqueur de classe o, qui apparaît dans les unités nominales du pulaar, est morphologiquement complexe, en ce sens qu’il est associé à des éléments de liaison, du fait de sa structure syllabique particulière. En effet, c’est le seul morphème de classe (affixe de classe) présentant une structure syllabique uniquement vocalique (V).

 

Affixes de classe

degré 1

degré 2

degré 3

degré 4

O

o

wo / jo

ko

ɗo

ƁE

ɓe

ɓe

ɓe

ɓe

NDI

ri

ri

di

ndi

NDE

re

re

de

ndi

NDU

ru

ru

du

ndu

NGE

e

ye

ge

nge

NGEL

el

yel

gel

ngel

NGA

a

wa

ga

nga

NGAL

al

wal

gal

ngal

NGO

o

wo

go

ngo

NGOL

ol

wol

gol

ngol

BA

a

wa

ba

ba

KI

i

hi

ki

ki

KA

a

ha

ka

ka

KAL

al

hal

kal

kal

KO

o

ho

ko

ko

KON

on

hon

kon

kon

ƊI

i

ji

ɗi

ɗi

ƊE

e

je

ɗe

ɗe

ƊAM

am

jam

ɗam

ɗam

ƊUM

um

jum

ɗum

ɗum

Cette particularité en fait le marqueur par défaut pour ce qui de la détermination des emprunts (ex. : oto o « la voiture », kees o « la caisse », rajo o « la radio ») ou des unités comme dow (dow o « le dessus »), les (les o « le dessous »), non intégrées dans le système flexionnel des marqueurs de classe de la langue.

Pour illustrer le caractère morphologiquement complexe du marqueur de classe o à travers la forme «ko», nous avons choisi de comparer le mot gorko avec celui de o-koor-ox en sérère, une langue du groupe Niger-congo apparentée au pulaar (donc au peul) ; les deux exemples signifient «homme» dans les deux langues, où nous avons la même classe nominale O pour représenter les humains au singulier.

En sérère [1]
Singulier                                                                       pluriel
o-koor-oxe                                                                 Ø-goor-we
«l’homme»                                                              «les hommes»

En pulaar
singulier                                                                       pluriel
gor-ko   oo [2]                                                   wor-ɓe          ɓee
«l’homme»                                                              «les hommes»

Si l’on admet dans le système consonantique du sérère des variations entre voisé et non-voisé (k ~ g), il est évident que le mot gor-ko «homme» en pulaar a le même radical que koor ou goor en sérère, même s’il y a une différence de réalisation de la voyelle o qui est courte.

Sur le plan morphologique, en pulaar, le mot gorko distingue le marqueur de classe –o suffixé au radical {gor}, tandis qu’en sérère, dans la forme déterminée o-koor-oxe, on a une double opération morphologique de préfixation et de suffixation du morphème de classe à la base nominale (o…….ox).

La particularité du sérère réside dans le fait que son morphème de classe est un morphème discontinu, de sorte qu’il se répartit de part et d’autre de la base nominale. Cette distribution est contrainte phonologiquement puisque la voyelle du morphème préfixée à la base nominale se manifeste uniquement sous sa forme vocalique (o …….), alors que celle suffixée à la même base, se réalise avec une consonne ( …….. ox).

On suppose que l’élément –k– dans le mot gorko du pulaar est lié à la consonne du morphème de classe (……ox) du sérère, qui est une fricative vélaire. Cette dernière est réinterprétée phonologiquement en /k/, par la même tendance au renforcement. En effet, le système consonantique du pulaar n’admet pas de fricative vélaire, d’où (x  ®  k ).

En pulaar, la tendance phonétique au renforcement, qui s’apparente au phénomène de dissimilation, se manifeste surtout dans les alternances consonantiques qui interviennent dans les radicaux nominaux ou verbaux.

La présence de k, que nous analysons comme étant un élément de liaison dans le mot     gor-k-o «homme», est due à l’application d’une contrainte liée à la structure syllabique des marqueurs de classe en forme V, VC, c’est-à-dire présentant une attaque syllabique vide. Cette contrainte que nous avons formulée dans Niang (2007) sur la réanalyse syllabique de la structure morphologique des unités nominales en pulaar, impose une attaque consonantique pour toutes les syllabes des marqueurs de classe de la langue; d’où la présence d’éléments de liaison comme:

w– dans des unités telles que gaw-oo-w-o «pêcheur», dem-oo-w-o «cultivateur», bind-oo-w-o «écrivain», etc. par exemple ;

j– dans les racines qualitatives telles que ɓal-ee-j-o «noir», nay-ee-j-o «vieux», bil-ee-j-o «féticheur», etc. par exemple ;

ɗ– dans des unités comme que miñ-ir-aa-ɗ-o «petit frère», maw-n-ir-aa-ɗ-o «grand-frère», den-d-ir-aa-ɗ-o «cousin», etc. par exemple ;

k– dans les formes nominales comme tuub-aa-k-o « personne européenne », gay-n-aa-k-o « berger », gor-k-o « homme ».

En revanche, lorsqu’un affixe de classe, comme par exemple le marqueur pluriel ɓe pour les humains, a une initiale consonantique à l’attaque de la syllabe de son marqueur de classe, on n’a pas de consonne comme élément de liaison.

Exemples :
aw-oo-ɓe                                           « pêcheurs »,
rem-oo-ɓe                                         « cultivateurs »,
wind-oo-ɓe                                        « écrivains »,
waañ-oo-ɓe                                      « chasseurs »,
wir-d-oo-ɓe                                       « chapelains »,
nay-ee-ɓe                                         « vieux »,
wil-ee-ɓe                                           « féticheurs » etc.

Dans cette optique, il est donc tout à fait remarquable que les deux affixes de classes du pulaar (et donc du peul) n’ayant pas de variantes de morphème, c’est-à-dire non soumis à la règle d’allomorphie, soient ceux réservés aux humains: O (+ singulier, + humain) et ɓe         (+ pluriel, + humain). En effet, le marqueur de classe pour le pluriel des humains est rédupliqué identiquement en tant que déterminant en ɓe (ex. yim-ɓe ɓe « les personnes»).

Le cas de l’affixe de classe O illustre toute la complexité morphologique du pulaar. Cette dernière doit faire l’objet d’analyses approfondies, afin de déterminer de manière pertinente et cohérente les règles qui structurent les relations grammaticales manifestées dans le cadre de la détermination, mais également dans le cadre de la substitution pronominale, et, de manière générale, dans le cas de l’accord de classe. C’est à cette invitation prospective, que nous vous soumettons notre réflexion sur le pulaar.

Niang Oumar
Docteur en linguistique
Ancien élève du lycée de Boghe

[1] Le syntagme nominal en wolof, une approche typologique (mémoire), Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, 2011, p. 81.

[2]En pulaar, lorsque le déterminant est réalisé long, oo par exemple,  il a une valeur déictique, dans le sens monstratif, action de montrer.

Quelques références bibliographiques

Gaden, H. : Le poular, dialecte Peul du Fouta sénégalais, Paris, E. Leroux, 1913.

Guérin, M. : Le syntagme nominal en wolof, une approche typologique (mémoire), Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, 2011.

Homburger, L. : Les préfixes nominaux dans les parlers peul, haoussa et bantous, Paris, Institut d’ethnologie, 1929

Ka, F. S. : Description morpho-syntaxique du jengelle, parler peul du Sénégal, thèse de Doctorat, Université de Paris III, 1977.

Labouret, H. : La Langue des Peuls ou Foulbé, Dakar, IFAN, 1952

Lacroix, P-F. : « Le peul », Le langage, 1068-1086, Encyclopédie de la Pléaide, Paris, 1968.

Niang, M.: Pulaar-English/English-Pulaar, Standard dictionary, Hippocrene Books, 1997

Niang, O. : Description phonologique, morphologique, organisation et fonction  de catégorisation des classes nominales en pulaar, MSHS, Université de Poitiers, 2006 (Thèse de doctorat).

Niang O. : La fonction syntaxique du marqueur de classe du pulaar analysée dans le cadre de la réduplication, soumis pour publication (2013) (revue Faits de langue).

Niang, O. : La morphologie nominale du pulaar, mémoire de DEA, Université de Poitiers, MSHS, 2001-2002.

Paradis, C. : Phonologie et morphologie  : Les classes nominales en peul (fula), thèse de Doctorat, Université de Montréal, 1986.

Sylla, Y. : Grammaire moderne du pulaar, NEA, Dakar, 1982.